S’injecter des drogues

Genèse d’un outil

Il est impossible d’être précis sur la date exacte d’apparition de l’injection telle que nous la connaissons aujourd’hui, mais il est clair que des armes comme les sarbacanes et les flèches enduites sont utilisées depuis des milliers d’années pour introduire des substances dans le corps.

Les premiers cas d’injection intraveineuse intentionnelle remontent au XVIIe siècle. Christopher Wren et Robert Boyle « infusent » de la teinture d’opium dans les veines d’un chien à l’aide d’une vessie de porc reliée à une plume (1).
L’absence d’aiguille nécessitait d’inciser la peau au préalable. L’absence de résultats encourageants provoqua le déclin rapide — mais provisoire — de la voie intraveineuse au profit de la voie sous-cutanée. La renaissance de l’injection intraveineuse interviendra avec l’apparition des premières seringues à aiguille creuse et acérée : Alexander Wood (1817-1884) et Charles Gabriel Pravaz (1791-1853). L’injection sous-cutanée va également se développer dans la deuxième moitié du XIXe siècle, probablement comme extension de la nouvelle pratique que constituait alors la vaccination.

De la difficulté de faire entrer des substances actives dans les veines :
l’invention de la seringue.

Christopher Wren est la première personne connue ayant employé l’injection intraveineuse en Angleterre. En 1656, il expérimente l’injection de substances, dont l’opium, sur des chiens. Wren tentera également des expérimentations d’injection intraveineuse sur des humains. La seringue Wren était un outil brut, consistant en un tube attaché à une petite vessie, et portait le nom de « clystère ». Une incision dans la peau était réalisée pour avoir accès à la veine.(2)
Il faut attendre une centaine d’années avant de voir l’arrivée d’une seringue avec aiguille attachée pour tenter de percer la peau. En 1807, le Edinburgh Medical and Surgical Dictionary définit la seringue comme ceci : « Un instrument bien connu, servant à imbiber ou aspirer une quantité de fluide et, ensuite, à l’expulser avec violence.
Une seringue est utilisée pour injecter dans des cavités et canaux. »(3)
Cependant, la même source décrit l’emploi de la seringue, pour l’injection de substances dans les vaisseaux sanguins, dans l’objectif uniquement d’améliorer l’étude anatomique. Les étapes d’évolutions vers la seringue moderne résultent donc de l’étude et de l’enseignement de l’anatomie, aux XVIIe et XVIIIe siècles (4).
L’injection intraveineuse se développe au XVIIe siècle.
De nombreuses drogues sont utilisées pour tenter de traiter diverses pathologies, particulièrement l’épilepsie et la syphilis. Une des premières drogues injectée de cette manière a été l’opium.(5)
Ce mode d’administration décline cependant, probablement en raison de l’incompatibilité de certaines substances injectées (comme la cannelle, l’huile de sulfure et l’arsenic) et du manque non surprenant de résultats encourageants. De nouvelles expériences d’injection intraveineuse sont entreprises à la fin du XVIIIe siècle, lorsque l’on étudie les dangers que provoque l’introduction de grandes quantités d’air, ou même d’huile, dans les veines. L’injection intraveineuse se poursuit au XIXe siècle mais passe progressivement dans l’ombre des techniques d’injection sous-cutanée, considérées à l’époque comme plus simples et plus utiles.
Au début du XIXe siècle, des tentatives d’introduire des drogues dans le corps via la peau elle-même sont réalisées.
Une méthode consiste alors à provoquer des ampoules, à retirer le morceau de peau externe, et à placer un cataplasme ou un pansement contenant l’agent actif.
Lafargue développe cette idée en 1836, en introduisant la morphine sous l’épiderme avec une lancette de vaccination, c’est-à-dire en plongeant une aiguille solide dans la morphine, puis en la poussant sous l’épiderme.(6)
Vers le milieu du siècle, Lafargue développe ensuite une technique qui consiste à placer des boulettes solides à base de morphine sous la peau. À l’origine, l’opération était réalisée en perçant simplement un trou avec une large aiguille, afin de pousser la boulette à l’intérieur.
Avec le temps, un instrument est façonné pour réaliser cette procédure et Lafargue le nomme «la seringue sèche». D’autres variations de cette méthode incluent le travail que Crombie réalise en 1873. Il consiste à inciser la peau avec une aiguille, puis à y introduire délicatement un morceau de soie imbibé de morphine. Crombie développe cette technique parce qu’il trouvait la seringue hypodermique chère et fragile.
L’origine exacte de la seringue moderne est floue du fait des développements parallèles de nombreux inventeurs.
Charles Gabriel Pravaz, chirurgien orthopédiste français (1791-1853), est l’inventeur de la seringue hypodermique à piston. Désirant injecter dans un anévrisme du perchlorure de fer coagulant, il conçoit et fait fabriquer en 1841 par les Établissements Charrière une seringue en argent de 3 cm de longueur et 5 mm de diamètre. Le piston avançait en se vissant, permettant ainsi le contrôle de la quantité de substance injectée. La canule et le trocart étaient en or ou en platine. Pravaz n’expérimente que peu ou pas sa seringue chez l’homme. Ce faisant, il a tout de même initié la sclérothérapie des varices. C’est le chirurgien Louis Jules Félix Béhier qui la dénomme « appareil ou seringue de Pravaz » et qui en popularise l’utilisation en Europe vers 1850. Cependant, la seringue Fergusson de 1853 devient un modèle pour la seringue moderne quand Alexander Wood l’utilise pour des injections sous-cutanées d’opiacés afin de calmer la douleur.(7)
En 1872, à Bordeaux, P.C. Oré (chirurgien) pratique la première anesthésie chirurgicale par intraveineuse chez l’homme avec des solutions de Chloral. En raison de décès fréquents, il consigne que la « la méthode doit être absolument proscrite de la pratique de tout chirurgien soucieux de la vie de ses malades ». Cette pratique est donc provisoirement abandonnée puis réintroduite progressivement avec l’arrivée des barbituriques (Penthotal 1934).
En 1880, Kane décrit l’injection intraveineuse comme conséquence involontaire d’une injection sous-cutanée, et propose des méthodes pour éviter que cela ne se produise.(8)
En 1916, Macht écrit : « Bien que la médication intraveineuse puisse être utile dans certains cas, son champ d’application est certainement plus limité que celui de l’injection hypodermique (sous-cutanée) ».(9)

La compréhension de l’action systémique et l’accroissement de l’usage médical des opiacés.

Les premières recherches sur les effets des opiacés sur la douleur sont basées sur la conviction que l’essentiel de la drogue reste dans la zone où elle a été injectée. En réalité, les drogues administrées par n’importe quel type d’injection se diffusent à travers tout le corps. L’injection intraveineuse est la voie la plus rapide pour permettre aux drogues d’atteindre le cerveau sous forme concentrée, l’injection sous-cutanée étant la voie la plus lente.
Alexander Wood, bien qu’il reconnaisse quelque action systémique (sur tout le corps), pensait que l’action des opiacés administrés en injection sous-cutanée est principalement localisée.
L’usage de la seringue dans les méthodes antérieures était justifié par sa plus grande précision, la drogue étant infiltrée près du nerf à l’origine de la douleur, permettant donc à celle-ci de disparaître plus facilement. La croyance dans cette action localisée influence de nombreux médecins de l’époque. Dr Francis Anstie, également rédacteur en chef de la revue anglaise The Practitioner, écrit en 1868 qu’il n’y a aucun danger associé à l’injection hypodermique de remèdes et que : « Il est certainement vrai que le fait d’augmenter rapidement la dose se fait moins sentir quand la morphine est utilisée en médication hypodermique plutôt qu’en gastrique. »(10)
Charles Hunter, un chirurgien du Saint George’s Hospital de Londres, se rend compte de l’action systémique des opiacés administrés en injection quand il se voit contraint de le faire dans une zone différente du site d’injection d’origine, à cause d’un abcès. Il s’aperçoit alors que la douleur du patient disparaît. En répandant l’idée d’un effet avant tout local n’entraînant pas de dépendance, Wood aurait largement contribué à la dépendance à la morphine d’un grand nombre de patients décrits au XIXe siècle comme « morphinomanes ».(11)
Les effets évidents et immédiatement bénéfiques de la morphine injectée, particulièrement pour ceux qui souffrent d’une douleur chronique, ont considérablement influencé l’usage de plus en plus répandu et répété de l’injection d’opiacés. Les médecins de l’époque, avec peu de traitements vraiment efficaces à disposition, ne peuvent résister que difficilement à cette solution puissante, rapide et efficace de traitement. Courtwright, parlant de l’addiction aux opiacés en Amérique au XIXe siècle, écrit : « L’administration d’opium et de morphine par les médecins est la cause principale de l’addiction aux opiacés dans le siècle… Des cas types, des notes cliniques et des remarques dans la littérature médicale montrent que, bien que l’opium et la morphine aient été prescrits en derniers recours pour des désordres improbables comme la masturbation, la photophobie, la nymphomanie ou le “hoquet violent”, ce fut principalement ceux qui souffraient de maladies chroniques qui sombrèrent dans une addiction sévère » .(12)
La combinaison du développement de l’injection comme technique, de la diffusion répandue des opiacés et de la médication brevetée contribue à l’augmentation du nombre d’injecteurs durant cette période.

Publicité pour la seringue jetable stérile en plastique “Plastipak“ introduite par Becton, Dickinson and Company en 1961. L’arrivée de la seringue en plastique répondait aux critères de stérilité en évitant les réutilisations dangereuses des seringues en verre et les temps de stérilisation. Cela permit de faire gagner du temps et de l’argent au mileu hospitalier, mais aussi de démocratiser l’auto-injection de drogues qui allait apparaître au grand jour à la fin des années 70 avec le punk et le début de l’épidémie de SIDA.

Publicité pour la seringue jetable stérile en plastique “Plastipak“ introduite par Becton, Dickinson and Company en 1961. L’arrivée de la seringue en plastique répondait aux critères de stérilité en évitant les réutilisations dangereuses des seringues en verre et les temps de stérilisation. Cela permit de faire gagner du temps et de l’argent au milieu hospitalier, mais aussi de démocratiser l’auto-injection de drogues qui allait apparaître au grand jour à la fin des années 70 avec le punk et le début de l’épidémie de SIDA.

 

De l’antisepsie à la seringue jetable.

L’injection non-médicale de drogues augmente durant le XXe siècle.
Le mode préféré des usagers est d’abord l’injection sous-cutanée, ce changement de voie d’administration entraînant de nouveaux problèmes médicaux. En Europe, jusqu’aux années 1970, il y a peu d’injecteurs. Au XIXe siècle, on ne se préoccupe que peu de la diffusion d’infections par injection. Le concept d’antisepsie est introduit, en 1867, par Lister. L’un des premiers cas enregistrés d’infection, conséquemment à une injection, est celui d’un injecteur de drogues infecté par le tétanos, mentionné dans un article publié en 1876 par The Lancet.(13)
Le risque de tétanos et d’infections similaires reste courant pour les injecteurs par voie sous cutanée. Le partage d’aiguille est, dans les années 1920, associé à la dissémination d’infections. La malaria est la première pathologie directement rapportée à l’usage de drogues en injection intraveineuse, en Égypte en 1929.(14)
Crane résume différents exemples avérés de transmission d’infections par injection dans les années 1930 aux Etats-Unis. À cette époque, les injecteurs de drogues de rue utilisaient probablement un comptegouttes médical attaché à une seringue hypodermique à l’aide d’un papier cigarette pour faire un joint serré.(15)
Le rôle de l’échange de seringues dans la prévention de la transmission des hépatites A et B parmi les usagers de drogues a été décrit, probablement pour la première fois, dans un important article américain publié en 1971 par Howard et Borges. (16)
Nombre des complications infectieuses suite à l’injection de drogues ont été reconnues au fil des années. Au début des années 1980, la découverte du VIH et de ses voies de transmission a confirmé l’urgence de l’étude des pratiques d’injection dans la dissémination des infections. Dix ans plus tard, l’hépatite C est identifiée comme un risque majeur pour les injecteurs.
Au cours du XXe siècle, la production de seringues en verre gagne en qualité. La première avancée majeure vient de la fabrication de parties standard et interchangeables, contrairement aux objets uniques. Jusque dans les années 1960, la majorité des seringues et des aiguilles sont réutilisables et fournies non-stérilisées. Elles devaient donc être stérilisées avant chaque usage. Les seringues de verre pouvaient être re-stérilisées approximativement vingt fois avant de risquer d’être brisées. Les aiguilles devaient être re-stérilisées et réaiguisées. Les années 1950 sont une période de transition, avec des combinaisons « hybrides » d’éléments en verre et en plastique.(17)
Dans les années 1960, les seringues de verre, réutilisables après stérilisation, commencent à être remplacées par des seringues jetables en plastique et des aiguilles à usage unique. Cependant, à cette époque, le concept d’usage unique est encore nouveau et les fabricants sont préoccupés par la re-stérilisation possible des équipements jetables. Pour décourager leur réutilisation, ils expérimentent de nouveaux matériaux qui ne supportent pas les températures de la stérilisation chaude. Ainsi, le premier type de plastique choisi pour cet usage est le polystyrène. Mais il a été ensuite considéré comme vulnérable aux possibles attaques chimiques des contenus de la seringue. À partir de 1961, les seringues jetables en polypropylène commencent à révolutionner le marché de la seringue. Le latex, initialement utilisé dans la fabrication des seringues, est rapidement retiré de la fabrication en raison du risque important d’allergie. Aujourd’hui, la plupart du matériel d’injection est jetable et conçu pour un usage unique.

Conclusion.

L’acte d’utiliser une seringue et une aiguille pour introduire des drogues dans le corps porte un lourd fardeau de symbolisme culturel. L’usage de drogues par voie intraveineuse est vu de manière populaire comme le résultat terminal d’une « carrière » d’usage de drogues.
Les usagers de drogues par injection sont souvent caractérisés comme étant hors de contrôle ou contrôlés par leur addiction. Les phénomènes subjectifs qui différencient l’injection des autres voies d’administration sont l’immédiateté et l’intensité de la sensation de montée, l’expérience d’un flash. Dans les années 1980, la diffusion en Europe d’une héroïne fumable bon marché (héroïne brune) est, paradoxalement, un des facteurs qui entraînera le développement de l’usage de drogues par voie intraveineuse.(18)
En effet, malgré les stigmates associés à l’injection, nombre d’usagers, une fois dépendants, sont passés de l’inhalation à l’injection, ou ont utilisé alternativement les deux. Il semble cependant que la majorité des injecteurs ont conscience de leur santé et sont aptes, si les moyens et les informations leur sont fournis, à prendre des précautions pour la maintenir.

  1. 4. D. I. Macht, «L’histoire de l’injection de drogues par voie sous-cutanée ou intraveineuse », The Journal of the American Medical Association, vol.LXVI, 1916.
    2) Des outils bruts d’injection existent encore aujourd’hui, des personnes n’ayant pas accès à un équipement stérile adéquat fabriquant leur propre matériel avec ce qui est disponible. C’est dans les prisons entre autres que l’on retrouve ce genre de situations, avec l’usage de stylos-billes comme objets d’injection.
    3) R. Morris et J. Kendrick, The Edinburgh Medical and Surgical Dictionary, Bell and Bradfute; Mundell, Doyle et Stevenson, Édimbourg, 1807.
    4) Au XVIIe siècle, Reiner de Graaf réalise une seringue qui ressemble fortement à la seringue moderne. Son objectif était de localiser les vaisseaux sanguins. Sa seringue avait un barillet en métal, auquel l’aiguille était directement attachée.
    5) D. I. Macht, op.cit.
    6) D. K. Boraker, The Syringe(vol. 2), Medical Heritage,1986, pp. 340- 348.
    7) D. K. Boraker, op.cit.
    8) H. H. Kane, The Hypodermic Injection of Morphia. Its History Advantages and Dangers, Chas L. Bermingham&Co., NewYork, 1880.
    9) D. I. Macht, op.cit
    10) F. E. Anstie, «Sur les effets d’usage prolongé de morphine par injection sous-cutanée», The Practitioner, 1871, n6, pp.148-157.
    11) V. Berridge et G. Edwards, Opium and the People: Opiate Use in Nineteenth-Century England, Yale University Press, EU, 1987, pp. 139- 140.
    12) D. Courtwright, Dark Paradise, Opiate Addiction in America before 1940, Harvard University Press, EU, 1982, p. 42.
    13) «Le tétanos après l’injection hypodermique de morphine», The Lancet, no2, pp.873-876.
    14) A. G. Biggam, «La Malaria maligne associée à l’administration d’héroïne en intraveineuse», Transactions of the Royal Society of Tropical Medecine Hygiene, 1929, no23, pp.147-153.
    15) L. R. Crane, «Épidemiologie des injections chez les abuseurs de drogue en intraveineuse», dans D.P.Levine et J.D.Sobel (éd.), Infections in Intravenous Drug Abusers, Oxford University Press, Oxford, 1991, p.4.
    16) Howard J and Borges P (1971) Needle sharing in the Haight: some social and psychological functions. Journal of Psychedelic Drugs, (4) 1.
    17) Becton Dickinson, Celebrating the First 100 Years, Becton Dickinson Ltd., 1997.
    18) G. M. Hunter, M. C. Donoghoe et G. V. Stimson, et al., «Changements dans le comportement d’injection à risque chez les usagers de drogue par injection à Londres: 1990-1993», AIDS, 1995, no9, pp. 493-501.

Source : Page 17 de La Planète Laboratoire n°2, juillet 2008 — 63e année.

par Nicolas Bonnet, pharmacien de santé publique, unité d’addictologie ECIMUD, Groupe hospitalier Pitié Salpêtrière, Paris ;
Yves Edel, médecin psychiatre, responsable de l’unité d’addictologie ECIMUD, Groupe hospitalier Pitié Salpêtrière, Paris ;
Lionel Sayag, chef de projet, CILDT, Villejuif
à l’occasion de la sortie de l’adaptation de L’injection à moindre risque, Apothicom et CILDT, 2008 / Jon Derricott, The Safer Injecting Briefing, Exchange Supplies Ltd., UK

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :